Les chefs d’entreprise qui désapprouvent les lubies de Donald Trump ont déployé une palette de contre-mesures. Mais leur fronde reste à la fois minoritaire et symbolique. Parce que les « Trumponomics » sont favorables au Business, et que peu de PDG prennent le risque de s’attirer les foudres du président ou de ses supporters.
par l’OBS
Le patronat américain vit un dilemme grandissant. L’agenda de Donald Trump est globalement pro-business, dans la mesure où il vise à baisser les impôts des sociétés et à déréguler massivement l’économie et la finance. Un programme qui plait particulièrement aux champions du pétrole, du charbon, de la chimie ou de Wall Street.

 En même temps, de nouveaux motifs de discorde ne cessent d’apparaître. Car le nouveau maître de la Maison-Blanche brise, jour après jour, le consensus des milieux d’affaires sur un certain nombre de sujets clefs : les vertus de l’immigration, l’urgence de la lutte contre le réchauffement climatique, l’intérêt du développement du libre-échange ou l’indispensable respect de la diversité et des droits civiques.

Dans la foulée des événements de Charlottesville, la complaisance de Trump vis-à-vis des violences de l’extrême droite et des suprémacistes blancs a encore élargi le club des PDG critiques, dans un premier temps surtout composé de grandes figures de la Silicon Valley. Pour contrer ce début de fronde, Donald Trump a d’ailleurs annoncé mercredi dans un tweet la dissolution de deux des instances l’entourant pour le conseiller en matière de politique économique.

Les frondeurs ont jusqu’ici adopté 4 grands types d’actions.

1. Démission

Comme nous le soulignons ici et l’illustrons là, la courageuse démission du PDG de Merck, Kenneth Frazier, du Conseil pour l’Industrie, a très vite été suivie de celle de trois grandes figures du patronat : Kevin Planck du spécialiste de l’équipement sportif Under Armour et Brian Krzanich du géant des puces électroniques Intel et Scott Paul, président de l’Alliance pour l’industrie américaine.

Cette vague se situe dans la droite ligne de défections antérieures : le fondateur d’Uber Travis Kalanik avait quitté le Conseil du Business dès février à cause du tour de vis annoncé sur l’immigration. Les patrons de Disney et Tesla, respectivement Bob Iger et Elon Musk, lui ont emboîté le pas, en juin, à cause de la menace de ne pas respecter les accords de Paris sur le climat.

2. Désapprobation

Les représentants de l’establishment patronal qui osent critiquer directement Trump se comptent cependant sur les doigts des deux mains. La plupart de ces messieurs ou dames se contentent d’émettre des déclarations politiquement correctes à l’adresse de leurs employés.

Ainsi Jamie Dimon, PDG de JPMorgan Chase, a-t-il envoyé un mémo interne lundi, expliquant :

« Nous sommes tous perturbés par la bigoterie et la violence du week-end dernier à Charlottesville et prions pour les victimes, leurs familles et la guérison de la communauté »

Et il a assuré :

« En tant qu’entreprise, nous sommes dédiés à l’avancement du Rêve Américain de l’opportunité économique pour tous. »

Mais beaucoup de ces responsables, expliquent en privé que ce n’est pas parce qu’ils désapprouvent telle ou telle position de Donald Trump (qui par ailleurs joue les girouettes !), qu’ils doivent cesser le dialogue en renonçant à leur rôle d’influence.

En réalité, une écrasante majorité d’entre eux n’ose pas réellement monter au front. De peur de devenir personnellement la cible des tweets assassins de Trump, comme jadis Jeff Bezos et maintenant Ken Frazier. Ou bien de crainte d’exposer leur firme au risque de rétorsions de la part de l’administration… ou de boycott des électeurs de Trump.

Les leaders des groupes de grande consommation, comme Indra Nooyi de Pepsico ou Doug McMillon de Wall Mart, sont ainsi restés particulièrement discrets.

Les donneurs de leçons les plus acharnés sont d’anciens responsables de l’administration Obama. Comme son ex-secrétaire au Trésor Lawrence Summers, qui a rétorqué à Dimon :

« A quel moment, en tant que patriote, votre allégeance à votre pays doit-elle prendre le pas sur votre allégeance à votre Président ? J’ai toujours privilégié mon allégeance au pays »

3. Résistance

L’autre moyen de contrer l’idéologie nauséabonde de Trump et son conseiller Steve Bannon est de ne pas dérouler le tapis rouge aux groupuscules de droite extrême. Une voie dans laquelle s’engagent à présent une poignée de grandes plateformes de l’économie numérique. Airbnb a montré l’exemple en refusant son service de location d’appartements à certains militants voulant se rendre à la manifestation « Unite the right » de Charlottesville.

La société californienne a désactivé les comptes des hôtes locaux prêts à accueillir les représentants de « l’alt right », prétextant qu’ils violaient les valeurs de l’entreprise. La charte d’airbnb prône en effet d’accepter ses semblables « quels que soient leur race, religion, nationalité, ethnie, handicap, sexe, identité de genre, orientation sexuelle ou âge. »

« Quand nos processus de vérification nous permettent d’identifier des personnes dont le comportement sur la plateforme contrevient à nos règles, nous agissons comme il le faut, ce qui inclut, comme dans ce cas précis, de les exclure. »

Un argument qui a aussi été utilisé par l’hébergeur internet GoDaddy pour couper son service au site néo-nazi « Daily Stormer ». Puis par Google pour ne pas accepter non plus de lui donner asile. Le webzine de la haine a dû migrer sur le Dark Web.

Les leaders des réseaux sociaux comme Facebook, Reddit, WordPress ont, à leur tour, bloqué des comptes propageant les idées racistes ou xénophobes les plus extrêmes. Et tous se mettent à réviser leurs algorithmes, afin de ne pas donner une trop grande importance aux messages suprémacistes, jusqu’ici surreprésentés en ligne.

Mais ces intermédiaires évoluent en terrain miné, tant le respect de la liberté d’expression est sacré au regard de la Constitution américaine. Blake Irving, le PDG de GoDady a reconnu qu’il n’a pu agir que parce que le site web a clairement dépassé les bornes, en incitant à la violence :

« La marge est très étroite entre le fait de s’assurer que nous ne jouons pas les censeurs, et s’assurer que nous avons une conduite responsable. »

4. Remplacement

La dernière idée qui monte, parmi les grandes figures de la tech, n’est pas tant de contrer Donald Trump que peut-être… de lui succéder ! Depuis des mois, les spéculations vont bon train sur la supposée volonté du fondateur de Facebook, Mark Zuckerberg, de se présenter à la Présidence des Etats-Unis.

Le mystère demeurera encore longtemps. Mais ce qui est sûr, c’est que les seigneurs de la 5G, de la robotique, de l’intelligence artificielle, de la réalité virtuelle et autres innovations technoscientifiques rêvent d’influencer davantage sur le politique. Sam Altman, le président de l’incubateur le plus prestigieux de la vallée Y Combinator, a récemment lancé un projet de pétition The United Slate, qui touche au social, à l’éducation, au logement, au travail, aux infrastructures… Et il n’exclut pas de se lancer lui-même dans la course pour être élu Gouverneur de Californie.

Une tendance de fond, décryptée ainsi par le consultant et futurologue Tim Bajarin :

« A mesure qu’un nombre croissant de dirigeants du secteur comprend l’ampleur de la grande révolution technologique de ce siècle, certains d’entre eux voudront influencer davantage nos politiciens, et chercheront même à être élus. »

Mais tout cela reste très hypothétique. A court terme, le seul coup qui ferait vraiment du mal à Donald Trump serait… un effondrement boursier. Et pour l’instant, c’est plutôt l’inverse : le New York Stock Exchange affiche plus de 20% de hausse – 4 trillons de dollars de plus-value – depuis son élection. Sans d’ailleurs que ce gain lui soit directement imputable.

Tant que la Réserve Fédérale poursuit sa politique monétaire accommodante, que les profits des entreprises sont au rendez-vous et que les perspectives de croissance mondiale sont bonnes, le Dow Jones devrait continuer son envolée… ignorant royalement les dernières lubies de la Maison-Blanche.

Publicités